Article de Sylvie Kauffmann, LE MONDE du 29/05/12

Qui l’eût cru ? Signe de la grande confusion géopolitique dans laquelle nous a plongés la mondialisation, le plus ardent avocat de la campagne « Achetez européen » est indien. Pas n’importe quel Indien, il est vrai : Lakshmi Mittal, le magnat de l’acier, l’un des hommes les plus riches du monde. A la tête d’ArcelorMittal, dont il détient 41 %, M. Mittal a un intérêt certain à ce que l’industrie européenne ne s’effondre pas au profit d’importations du monde émergent. Il a donc lancé, il y a quelques semaines, un appel aux dirigeants européens pour qu’ils prennent des mesures susceptibles d’encourager l’achat de biens fabriqués en Europe.

Pour Lakshmi Mittal, citoyen du monde de l’espèce la plus parfaite, stade ultime de la mondialisation triomphante, c’est ce que l’on appelle du gagnant-gagnant : il pourrait même s’offrir le luxe de deux campagnes parallèles, « Achetez européen » et « achetez asiatique ». Mais pour certains responsables politiques du monde dit développé, ou des économies avancées, le gagnant-gagnant ne paraît plus qu’un lointain souvenir. Lorsque l’on s’installe dans des taux de chômage proches de 10 %, ce qui est le cas en France (9,8 %) et aux Etats-Unis (8,1 % en avril), la tentation est grande de se dire que, à ce jeu-là, on a plutôt été gagnant-perdant.

D’où le succès du concept de rééquilibrage, souvent assorti de celui de réindustrialisation. Secouée, basculée, renversée, l’économie mondiale aspire à un peu plus de symétrie, ou au moins à un semblant d’ordre. La nouvelle tempête dans la zone euro a transformé cette envie en urgence.

Rééquilibrage (ou rebalancing, en anglais) est donc le mot du moment. Il faut rééquilibrer les ressorts de l’économie mondiale, entre croissance dans les pays émergents et récession dans les pays développés. Rééquilibrer la zone euro. Rééquilibrer l’économie chinoise, afin que le moteur de sa croissance ne soit plus l’investissement mais la consommation intérieure. Rééquilibrer la division mondiale du travail, partage des tâches issu de la mondialisation : aux économies émergentes la production des biens manufacturiers, aux économies développées celle des services.

C’est sur ce dernier aspect du rebalancing que se fondent le plus d’espoirs en Europe et aux Etats-Unis, où l’on observe depuis quelques mois un timide mouvement de relocalisation – reshoring, en anglais. On veut y croire d’autant plus que 2012 est une année très riche en élections, des deux côtés de l’Atlantique, et que les délocalisations sont considérées comme responsables du chômage, puisqu’elles ont entraîné un exode des emplois industriels du monde riche vers le monde émergent. Les chiffres sont là pour en attester : entre 1998 et 2010, aux Etats-Unis, le nombre d’emplois dans le secteur manufacturier a baissé de 35 %. Voilà pour la mauvaise nouvelle.

La bonne nouvelle, c’est que, depuis 2010, le nombre d’emplois dans ce même secteur est remonté de 4,3 %. Le Wall Street Journal tient une chronique du retour des usines aux Etats-Unis sous le logo « Remade in America », illustré d’une touchante petite bannière étoilée. Le patron de General Electric, Jeff Immelt, s’est fait le héraut de la renaissance de l’industrie manufacturière américaine et veut rapatrier à Louisville, Kentucky, des centaines d’emplois de ses usines mexicaines et chinoises.

C’est une étude du Boston Consulting Group (BCG), « Made in America, Again – Why the Manufacturing will return to the US », qui a mis le feu aux poudres en août 2011. On a eu tellement envie d’y croire que, sept mois après, le BCG a produit une deuxième étude, identifiant sept secteurs industriels pour lesquels la hausse des coûts de production en Chine rendrait rentables des relocalisations. Avec ce pronostic : d’ici à 2020, dans ces secteurs, de 10 % a 30 % des biens que les Etats-Unis importent actuellement de Chine pourraient être de nouveau fabriqués aux Etats-Unis.

Selon cette théorie, la hausse des salaires chinois – de 15 % par an environ – et la stagnation des salaires américains ont réduit le différentiel de coût du travail. Si l’on y ajoute l’augmentation du prix du pétrole, qui rend le transport des produits finis plus chers, et l’avantage pour le producteur d’être plus près du marché de destination, ce qui lui permet d’adapter plus vite ses produits à la demande, on ne peut que s’enthousiasmer pour l’idée d’un retour massif de tous ces emplois vers les rivages occidentaux qu’ils n’auraient jamais dû quitter.

Sauf que les emplois ne reviennent qu’au compte-gouttes. Pourquoi ? Parce que, entre-temps, l’industrie a poursuivi sa transformation. Certains parlent même de troisième révolution industrielle : après la mécanisation du textile au XVIIIe siècle et la production à la chaîne au XXe, la troisième révolution est celle de la numérisation de l’industrie. Les robots et les possibilités sans fin de l’Internet révisent radicalement à la baisse le volume de main-d’oeuvre nécessaire. Autrement dit : l’industrie très consommatrice de main-d’oeuvre quitte en partie la Chine, mais pour des pays pauvres où le coût du travail est encore moins cher. Et les activités industrielles qui regagneront le monde développé n’embaucheront que peu d’ouvriers. Le peu d’emplois qu’elles créeront seront des emplois très qualifiés.

Les économistes chinois, eux, considèrent cette idée de réindustrialisation de l’Occident à l’identique comme une chimère. « Ne croyez pas que tout va redevenir comme avant », s’amuse l’un d’eux. D’autant plus qu’ils ne regardent pas les bras croisés l’avance de l’Occident dans les secteurs technologiques et des services : chez eux comme chez nous, l’ambition est de « monter dans la valeur ajoutée », c’est-à-dire de se renforcer dans les secteurs qui produisent le plus de richesse.

Ce qui ne les empêche pas d’être lucides sur l’urgence du rééquilibrage de leur propre économie. Les plus optimistes affirment qu’il est déjà en cours, sous l’effet du ralentissement mondial, et même salutaire, « après trente ans de croissance rapide » : « Le point d’équilibre du taux de croissance se situe autour de 6 % à 7 %, et nous espérons le garder pour les dix prochaines années. » Ils sont beaucoup moins diserts, malheureusement, sur la façon dont ils entendent procéder pour basculer vers un modèle de croissance plus durable, fondé sur la demande intérieure.

 

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