LIBERATION HAYDÉE SABÉRAN 2 JUILLET 2001

Nous reproduisons un article paru il y a bientôt 15 ans sur le drame des migrants en Europe qui éclairait sur la fonction exercée bien malgré eux par les professionnels du transport routier, XVM1e6bb24a-4d72-11e5-afbd-d9db76ebf3c9notamment sur l’axe Calais / UK. Force est de constater que les flux se sont amplifiés et posent un problème d’une immense complexité, tant aux élus qu’aux gestionnaires et aux professionnels : le drame du 27/08/15 évoquant le spectacle d’un camion porteur frigo arrêté en Autriche avec 71 personnes entassées, mortes par asphyxie, montre la cruauté d’une situation dégradée qui semble hors de tout contrôle : 

« Les transporteurs menacent de bloquer le port de Calais si les autorités britanniques continuent de leur infliger des amendes à chaque clandestin découvert.

«Si aucune solution diplomatique n’est trouvée, le port de Calais sera bloqué. Il va arriver un moment où on ne pourra plus l’éviter», assure Jean-François Ansart, secrétaire général de la Fédération nationale des transporteurs routiers, dans le Pas-de-Calais. Pour une fois, ils sont d’accord. Patrons et salariés, tous exaspérés. Depuis le 1er avril 2000, les transporteurs doivent payer une amende de 21 000 francs à chaque clandestin découvert dans leur véhicule par l’immigration britannique.

Scanner. «Pourquoi nous?», s’indigne Jean-Jacques, un chauffeur belge. «Pourquoi ne pas demander des comptes aux capitaines de bateaux et aux cheminots?» Sur recommandation de son patron, il passe toujours son poids lourd au scanner, à proximité du tunnel, avant l’installation sur les navettes. Le scanner garantit l’absence d’humains à bord. Mais rien n’empêche les réfugiés de tenter de grimper sur le train en marche et de se glisser sous les essieux des camions. Ce qu’ils font par centaines, au péril de leur vie, chaque soir, malgré les barbelés, les maîtres-chiens et les policiers. Le passage étant de plus en plus difficile, les clandestins prennent de plus en plus de risques. Quatre hommes sontÊmorts depuis février 2001. Vendredi, un homme a été violemment heurté à la tête. Gravement blessé, il a été admis au CHR de Lille. Les camions étant de mieux en mieux surveillés, certains tentent d’autres méthodes: fin avril, quatre hommes ont traversé la Manche accrochés aux flancs d’un ferry et, le 19 juin, six Russes ont ramé jusqu’à l’Angleterre sur un canot de sauvetage. Mais les routiers restent littéralement hantés par les clandestins. «Il y a deux semaines, raconte Jean-Jacques, je suis passé sans problème. Arrivé en Angleterre, je prends la route, tranquille. Au bout de trois kilomètres, un type en voiture me fait signe. Il y avait des pieds sous l’essieu. Deux types attachés avec des ceintures. C’est des malheureux, ils n’ont rien à perdre. Mais moi, c’est ma peau d’abord. Je les ai menacés avec un marteau, et j’ai appelé la police. Pour finir, mes deux guignols ont eu à boire, à manger, un petit verre d’alcool chacun. Moi j’ai eu les menottes dans le dos jusqu’au petit matin. Et j’ai dû faire trois kilomètres à pied pour rejoindre mon camion!»

Amendes. Cet hiver, un chauffeur a fait dix-huit jours de prison, pour avoir roulé avec 24 clandestins à bord. Environ 10 millions de livres (16,6 millions d’euros) d’amendes ont déjà été infligées à des transporteurs transitant par Calais, au port ou au tunnel. Un peu moins du quart a été payé. Les transporteurs demandent à la France de faire pression sur le gouvernement Blair pour qu’il efface cette dette. En vain. Théoriquement, c’est au patron de payer. Mais les chauffeurs rapportent que des salariés ont dû débourser, sous pression du patron. A force de toujours craindre un passager à bord, les chauffeurs fatiguent. «Je surveille mon camion en permanence», reconnaît Miguel, installé à son compte, à Barcelone. Depuis le restaurant, à l’embarquement fret d’Eurotunnel, il jette toujours un oeil sur son véhicule, par la vitre. Il sourit. «Une fois, j’ai trouvé deux hommes, tous les deux très jeunes, recroquevillés sous mes banquettes. Un copain a découvert un môme qui avait fait 4 000 km accroché sous son essieu.» La CGT réclame des parkings sécurisés, pour que les chauffeurs puissent dormir sans stress, et surtout, un contrôle CO2 obligatoire au port. Un tube, relié à un appareil, mesure le taux de dioxyde de carbone sous la bâche. Si le taux est anormalement élevé, c’est le signe que des êtres humains respirent à l’intérieur. Entre les contrôles obligatoires mis en place par la compagnie de sécurité P & O, et les contrôles facultatifs proposés par la chambre de commerce, qui dirige le port, on peut estimer qu’un camion sur deux est contrôlé. Une cinquantaine de personnes, surtout des familles, sont ainsi interceptées chaque jour. «Ils ne sont pas méchants, ils ne font pas d’histoires. Certains nous saluent, nous disent à demain», raconte un contremaître de l’entreprise Sûreté-Protection-Sécurité, au port.

Passeurs. Mais, ici comme au tunnel, le contrôle n’est pas une sécurité absolue, expliquent les chauffeurs, il faut aussi tenir compte des passeurs. Exemple: un camion qui n’a pas été contrôlé entre dans les cales du bateau. Avec la complicité du chauffeur, les clandestins descendent, et se faufilent à bord d’un autre véhicule.

Calais est devenu, depuis l’arrivée des réfugiés kosovars en 1999, le point de passage des clandestins. Devant l’affluence, la préfecture a fait ouvrir un centre d’accueil, géré par la Croix-Rouge, à Sangatte. Il a accueilli jusqu’à 1 400 personnes cet hiver. Aujourd’hui, ils sont environ 800, surtout des Afghans, des Iraniens, et des Kurdes d’Irak. Entre 800 et 900 passent de l’autre côté, tous les mois, y compris femmes et enfants. »

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