Désert des Tartares et sens à l’action

Par Nicolas J. ROGIER

« Faisant un effort, Giovanni redresse un peu le buste, arrange d’une main le col de son uniforme, jette encore un regard par la fenêtre, un très bref coup d’œil, pour voir une dernière fois les étoiles. Puis dans l’obscurité bien que personne ne le voie, il sourit. »

Distraitement tourmenté ces derniers temps par le sens à donner à l’action, à commencer par la mienne, au quotidien, dans l’exercice et la conduite de mon action professionnelle et même citoyenne, à la lumière si blanche des évènements qui secouent notre frêle escabeau, je m’arrêtai ce soir devant les rayonnages de ma modeste bibliothèque et, instinctivement, j’en retirai le mince volume de 242 pages aux éditions Livre de poche « Le désert des tartares » de Dino Buzzati. Livret souple, bien que sacrément racorni, trempé de sueur desséchée d’avoir été porté plusieurs années dans la poche de poitrine gauche de mon treillis, je viens à peine de me souvenir de ce détail enfoui depuis presque trente ans.

Curieusement, parcourant quelques pages, les lignes de fins caractères s’envolaient et redonnaient vie à un jeune lieutenant, Giovanni Drogo chevauchant solitaire sur une sente de montagne vers une forteresse improbable, un commandant Matti enfermé en lui-même, des chemins de ronde sous les étoiles et des cris étranges dans une nuit profonde, des conversations graves, mystérieuses. Le silence, le vide, la poussière, l’attente.

Mais c’est vers Monsieur Gobert qu’allaient finalement planer mes pensées, notre professeur de Lettres Supérieures, classes préparatoires littéraires au concours de Saint-Cyr entre 1980 et 1982. Je repensais à l’étrangeté de ces cours où nous dépecions lamentablement sous sa férule les pages de ce roman si abscons, si certains que nous étions d’être appelés à de bien plus épiques chevauchées. La réalité nous rattrapait néanmoins, calmant les ardeurs arrogantes de jeunes hommes taillés pour en découdre, c’était clair, dressant devant nous l’épreuve du concours d’entrée à Saint-Cyr, le khâl redouté, porte d’entrée à un parcours initiatique qui allait nous permettre de rejoindre la Gloire. Plumes blanches et rouges. Assurément.

Chemin faisant je réfléchissais à ce qui avait bien pu amener cette équipe pédagogique, représenté par un Monsieur Gobert – à la fois patelin et sévère, quinquagénaire « soupe au lait », à la mèche tombante, un peu dédaigné par les jeunes athlètes élus par Mars – à faire le choix d’imposer ce roman transalpin qui justement tranchait si fort avec le mythe de l’action noble et généreuse vers laquelle nous nous préparions avec tant d’ardeur.

Il m’avait donc fallu plus de trente années de pérégrinations aux artéfacts assez variés pour commencer à percer toute l’intelligence de gens d’apparence ordinaire, voire méprisable, à choisir d’orienter la réflexion sur le sens à donner à son action. En l’occurrence celle de futurs officiers.

Tout le caractère presque subversif de cette lecture amène fatalement à penser à son action et je remercie ces personnes, aujourd’hui certainement endormies, d’avoir exercé en moi l’esprit de rébellion, de recherche.

Guerres et paix, par Philippe L. et Nicolas R

 

A propos admin

Nicolas ROGIER (IAE, Saint-Cyr, Auditeur IHEDN) : fort d'une expérience de 25 ans à des fonctions de management opérationnelle dans plusieurs sociétés, en France et à l'étranger, il se passionne pour les enjeux du Développement durable et plus spécifiquement de la maîtrise des impacts. Il créé à Marseille en 2008 son propre cabinet, Garrulus Consulting, dont les activités sont essentiellement orientées autour des problématiques de déplacements, des transports et des risques. Il développe ses activités sur plusieurs pays du bassin méditerranéen et également en Europe orientale.
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2 réponses à Désert des Tartares et sens à l’action

  1. SC dit :

    Bravo Nicolas,
    Je ne te connaissais pas cette plume!
    Mes meilleurs voeux pour 2018!
    Sébastien

  2. Jean-Philippe dit :

    Dès que je vois un exemplaire dans une bibliothèque ou que j’entends parler du Désert des Tartares, je pense évidemment à notre cher monsieur Gobert… Merci de ce rappel ! 🙂

    PS : Ta plume est toujours aussi élégante !

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